Éthique de l’expérimentation animale

Table des matières

Objectif

Objectifs du module :

  • introduire le lecteur aux notions fondamentales d'éthique
  • situer le débat sur l'expérimentation animale dans son contexte socio-historique
  • préciser les niveaux du questionnement éthique en rapport à l'expérimentation animale
Science et éthique

Il est devenu évident au début du 21e siècle, pour le public comme pour la communauté scientifique, que le projet scientifique soulève nombre de questions à caractère éthique. Nous en soulignerons ici quelques unes qui sont pertinentes au domaine de la recherche faisant appel à l'utilisation des animaux :

  • Le transfert de gènes humains chez une espèce animale non-humaine comporte-t-il un aspect que l'on pourrait qualifier de mauvais en soi?
  • La quête du savoir justifie-t-elle d'effectuer des expériences qui causeront de la douleur et/ou de la détresse à des animaux?
  • Lorsque les primates ne sont plus nécessaires pour la recherche, devraient-ils être euthanasiés de manière humanitaire ou être transférés dans un sanctuaire pour primates?
  • Dans le cas de recherches effectuées avec des chiens, vaut-il mieux faire appel à l'utilisation de chiens d'élevage ou de chiens non-réclamés provenant d'une fourrière?

Un public informé s'attend à ce que les chercheurs aient réfléchi à ces questions et à bien d'autres. Dans le cadre de cette réflexion, les scientifiques doivent percevoir les questions éthiques non pas comme étrangères à leur domaine, gravitant en périphérie des sciences, mais comme une part intégrante du devoir du scientifique (Monamy, 2000).

Notions fondamentales d'éthique

Dérivé du Grec, le mot « philosophie » signifie littéralement « amour de la sagesse ». Fidèle à l'étymologie, le Cambridge International Dictionary donne de la philosophie la définition suivante :

« Exercice de la raison étendu à la compréhension des choses telles la nature de la réalité et de l'existence, l'utilisation et les limites de la connaissance ainsi qu'à la compréhension des principes qui gouvernent et influencent le jugement moral [notre traduction]) ».

En tant que discipline académique, la philosophie recouvre les principaux champs d'études suivants : logique, métaphysique, épistémologie et éthique. Même si « l'éthique » constitue en elle-même une discipline académique, les scientifiques se doivent de comprendre les concepts sous-jacents aux discussions éthiques. De même qu'à une discussion sur l'éthique des affaires devraient participer des gens d'affaires, une discussion sur l'éthique des sciences devrait impliquer la participation active des scientifiques, ces derniers ayant une connaissance approfondie du domaine et par conséquent des données nécessaires à une prise de décision éclairée. Toute discussion concernant l'un ou l'autre des sujets énumérés au début de ce module bénéficierait de la compréhension des données scientifiques relatives au sujet considéré.

Le mot « éthique » est dérivé du Grec ethos signifiant « mours » du peuple, morale prépondérante au sein de la collectivité. Au sein de cette communauté de pensée ou d'esprit, la moralité est distinction entre le bien et le mal. Le champ de l'éthique, également nommé philosophie morale, suppose de définir et préciser des concepts caractérisant ce qu'est un bon ou mauvais comportement, d'en examiner les justifications et de recommander l'un ou l'autre comportement. Les scientifiques ont eu tendance à s'en abstraire ou à considérer leur travail hors de ces préoccupations (voir positivisme, premier paragraphe de la section « La nature de la science et l'émergence de la bioéthique »), mais la science est de plus en plus perçue comme étant intégrée aux préoccupations de la société et non en dehors de celles-ci. à titre d'exemple, citons les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) qui sont mandatés par le Parlement pour promouvoir, favoriser et entreprendre une recherche en santé qui réponde aux plus hautes normes d'éthique. Les IRSC disposent d'un Bureau de l'éthique et au sein de chacun des Instituts siège un directeur de l'éthique.

Les philosophes distinguent selon l'objet de l'éthique trois champs, distincts bien qu'apparentés, selon l'interrogation posée : la méta-éthique, l'éthique normative et l'éthique appliquée.

La méta-éthique, ou éthique analytique, désigne l'analyse des concepts éthiques de base, de leurs présupposés épistémologiques et de leur signification. à titre d'exemple : Les principes éthiques ne sont-ils purement que des constructions sociales ? Ces principes recouvrent-ils plus que l'expression de nos émotions personnelles ? Les réponses à ces questions tentent de dégager des vérités universelles, de discuter de la volonté de Dieu, de situer le rôle de la raison dans le jugement éthique et de dégager la signification d'une terminologie propre à l'éthique.

Dans le cadre de l'expérimentation animale, l'un des objets de la méta-éthique consiste à se pencher sur le rôle tenu par la raison en tant que facteur motivant les actions morales.

Historiquement, deux thèses s'affrontent :

  1. seules les émotions, les sentiments, les passions peuvent motiver un agir moral, un point de vue dont le philosophe anglais du 18siècle David Hume s'est fait le champion; et
  2. la position opposée développée par le philosophe allemand du 18ième siècle Immanuel Kant: un agir moral vrai est uniquement motivé par la raison lorsque celle-ci est dépourvue de toute émotion, et de toute passion.

Les courants de pensée actuels tendent à favoriser une approche rationaliste et à mettre l'accent sur le raisonnement et le processus d'argumentation lorsqu'il s'agit d'effectuer un choix à caractère éthique. Selon le philosophe américain Kurt Baier, prendre une décision morale juste implique de donner les meilleures raisons à l'appui d'une ligne de conduite plutôt qu'une autre.

L'éthique normative, également connue sous le nom d'éthique substantielle, est de visée plus pratique avec pour objet d'arriver à établir des principes directeurs ou normes éthiques permettant de définir ce qui est juste ou non, bien ou mal pour fin d'évaluation et de prise de décision.

L'éthique appliquée est l'examen philosophique de questions portant sur la vie publique ou privée qui sont de l'ordre du jugement moral. En utilisant les outils de la méta-éthique et de l'éthique normative, les discussions ont pour but, en éthique appliquée, de chercher à résoudre des questions controversées telles que l'avortement, les questions environnementales, le droit des animaux et le bien-fondé moral de l'expérimentation animale. C'est précisément dans le domaine de l'éthique appliquée que les scientifiques peuvent le plus contribuer en reconnaissant que la philosophie ne consiste pas uniquement à analyser et clarifier les dilemmes moraux mais également à leur chercher des réponses.

Contexte socio-historique du débat sur l'expérimentation animale

Le débat relatif à l'utilisation des animaux en science est à peu près aussi ancien que leur utilisation pour mieux comprendre le fonctionnement du corps animal ou humain. Pour comprendre d'où proviennent certaines des attitudes actuelles face à l'utilisation des animaux et au débat philosophique qu'elle suggère, il est utile d'avoir une idée d'ensemble de son historique et des conceptions ou attitudes morales qui lui furent sous-jacentes aux époques considérées.

L'histoire détaillée de la recherche faisant appel à l'utilisation des animaux a fait l'objet de nombreuses publications. Seuls quelques repères sont donnés ci-bas afin de situer l'historique du débat. Parallèlement sont exposés quelques points de vue éthiques marquants en rapport à l'utilisation des animaux. Il ressort clairement dès les débuts de celle-ci que les scientifiques se sont questionnés sur le « bien ou mal » de l'utilisation des animaux, et sur les conditions qui devraient prévaloir à leur utilisation pour des fins scientifiques.

Aperçu chronologique : Repères chronologiques en recherche expérimentale faisant appel à l'utilisation des animaux ainsi que les principes éthiques clés.

En 1989, le comité des affaires scientifiques de l'American Medical Association Council on Scientific Affairs, a publié une liste impressionnante d'avancées réalisées dans le domaine médical grâce à la recherche effectuée avec des animaux dont, en particulier : des études sur le syndrome d'immunodéficience acquise, le comportement, les maladies cardio-vasculaires, le choléra, l'hémophilie, la malaria, la dystrophie musculaire, l'anesthésie, la nutrition, et la prévention de la rage. De telles recherches ont apportés des bénéfices subséquents pour la santé des humains et celle des animaux. De plus amples renseignements sur les avancées de la médecine au siècle dernier se trouvent entre autre sur les sites Web de la Research Defence Society et de l'Americans for Medical Progress.

C'est avec la Première Guerre mondiale, que l'attention du public s'est détournée de la vivisection. Les raisons s'expliquent, d'une part, par le constat des bénéfices pour la santé humaine résultant de la recherche effectuée avec des animaux et, d'autre part, de la comparaison faite et jugée « sans commune mesure » entre les souffrances humaines infligées par la guerre en regard de la souffrance animale (Ryder,1989). Après la Première Guerre mondiale, se sont créés certains groupes s'intéressant au bien-être des animaux utilisés en science dont, par exemple, celui de la Universities Federation for Animal Welfare (UFAW). La UFAW a mandaté un philosophe et un microbiologiste, William Russell et Rex Burch, pour rédiger The Principles of Humane Experimental Technique (1959), un manuel qui introduisit la notion des Trois R qui devint le point de mire et un principe unificateur tant au sein de la communauté scientifique que dans celle regroupant les tenants du bien-être animal, au Canada et à l'échelle mondiale.

L'aperçu chronologique présenté ci-dessus pourrait être complété avec nombre d'exemples supplémentaires et devrait être revu en tenant compte de l'évolution des valeurs sociétales au gré du temps. Qu'il s'agisse du rôle de la religion, du délaissement des théories créationnistes, des mouvements contre l'esclavage, de l'accord du droit de vote aux femmes, du passage d'une économie rurale à une économie urbaine, etc., tous ces aspects ont eu un impact sur l'évolution de l'éthique sociétale à l'égard de l'utilisation des animaux en science. La liste des repères chronologiques peut être utilisée pour présenter un aperçu global et pour situer certains des jalons de l'histoire de la pensée philosophique contemporaine.

Nature de la science et l'émergence de la bioéthique

Parallèlement à l'émergence de la physiologie, est né le Positivisme, école de pensée qui élabore sur la nature de la science et a Auguste Comte (1798-1857) comme fondateur. Comte essaiera de créer un clivage entre l'étude du monde matériel et les autres champs de réflexion sur l'humain telles que la théologie et la métaphysique. La science, vue par le positiviste, n'a trait qu'à ce qui est observable. Le positiviste ne pose que des questions empiriques : quoi, où, quand, combien? Dans ce système, les questions éthiques - le bien et du mal, le devoir et l'interdit - n'ont pas une place bien définie. Le positivisme a permis d'accroître la distinction entre l'empirique et l'éthique. Cependant, cette distinction s'est étendue en ce sens beaucoup plus large que la science ne devrait ou ne peut en aucun cas s'occuper de questions éthiques, telle une île où siège la recherche empirique, séparée des valeurs éthiques.

Avant la fin de la Deuxième Guerre mondiale, cette vision fut sérieusement remise en question alors que nombre d'expériences, dont certaines léthales, ont été effectuées sur des êtres humains, prisonniers et forcés à servir de sujets d'expérience. D'autres expériences ont mis l'accent sur la mise au point d'armes de destruction massive. Même après la guerre, certains scientifiques renommés ont effectué des expériences douloureuses et dangereuses sur des sujets humains. Dans ces cas, personne ne peut prétendre de la recherche scientifique qu'elle était une poursuite désintéressée en quête de savoir, indépendante de toute valeur éthique, de tout agenda social. Suite à de telles réalités, nombre de scientifiques ont éprouvé le besoin de redéfinir leur rôle afin d'y inclure autant les enjeux empiriques qu'éthiques intrinsèques aux sciences.

En 1975, l'American Association for the Advancement of Science, a déclaré :

« On dit souvent que la science est éthiquement neutre et indépendante des valeurs. De telles affirmations portent, à notre avis, sérieusement à confusion quand elles ne sont pas à certains égards tout à fait fausses. Naturellement, il est évident qu'une fois publiée. une découverte scientifique peut être utilisée de bien des manières avec des conséquences bonnes ou mauvaises, ou le plus souvent un mélange complexe des deux. Les activités des scientifiques et des techniciens n'en demeurent pas moins à chaque étape conditionnées et dirigées en vertu de considérations se rapportant aux valeurs humaines. Cela est vrai pour toute la gamme d'activités allant de la recherche la plus fondamentale aux applications des sciences en technologie. [Traduction libre] »
(citation originale dans Monamy 2000)

Les principes de Marshall Hall

  1. Aucune expérience ne doit être effectuée si l'information recherchée peut être obtenue par simple observation.
  2. Seules devraient être permises les expériences qui amèneraient à satisfaire des objectifs clairement définis et réalisables.
  3. Toute répétition non nécessaire d'une expérience doit être évitée - particulièrement si un physiologiste réputé était responsable de la première expérience effectuée.
  4. Toutes les expériences doivent être effectuées avec le minimum de souffrance pour l'animal.
  5. à toutes les expériences de physiologie doivent assister des pairs afin que soit réduite la nécessité de répéter l'expérience.
    (traduction libre du texte extrait de Monamy 2000)
Vers une éthique cohérente de la recherche effectuée avec des animaux d'expérimentation

Il n'existe actuellement aucune philosophie morale s'appliquant à l'utilisation des animaux d'expérimentation qui soit universellement acceptée. Le développement des théories éthiques concernant la recherche effectuée avec des animaux d'expérimentation a tardé comparativement à celui de l'éthique médicale avec des sujets humains. Cette différence s'explique en partie du fait de l'accent mis, en raison des expériences effectuées lors de la Deuxième Guerre mondiale, en éthique de la recherche avec des sujets humains, mais relève également du fait que les animaux non-humains ne correspondaient ni ne correspondent encore précisément aux paradigmes intellectuels qui dominent le développement de la bioéthique.

Les années 1970 et 1980 témoignent de la recrudescence de l'intérêt soulevé par l'utilisation des animaux chez les philosophes éthiciens. Le philosophe australien Peter Singer a publié Animal Liberation (1975), Richard Ryder, Victims of Science (1975) et Tom Regan, The Case for Animal Rights (1983). Accessibles au public, ces livres étaient néanmoins solidement étayés par une théorie éthique qui a attiré l'attention des opposants à la recherche effectuée avec des animaux d'expérimentation ainsi que celle des philosophes du milieu académique. S'inspirant de l'utilitarisme de Bentham (1789), Singer tenta de montrer que la libération des animaux s'appuie sur le fait de considérer également leurs « intérêts » et la capacité des animaux à souffrir, et revendiqua de ce fait un statut moral pour les animaux. Du fait qu'il approuva l'utilisation d'animaux moins sensibles, Singer a été critiqué par d'autres philosophes comme utilitariste sélectif. Ryder, quant à lui, basait plutôt ses considérations sur la capacité des animaux à ressentir la douleur, en continuité avec l'inquiétude exprimée en cette matière par les physiologistes Boyle, Hooke et Lower ainsi que par les essayistes britanniques Pope et Johnson. Un autre courant moral, dont le représentant le plus important est Tom Reagan, implique les « droits » des animaux. Les racines de cette théorie peuvent être vues dans l'extension du principe de justice au-delà de la sphère humaine de Primatt. Des philosophes tels Frey, Wren et d'autres ont discuté des intérêts d'espèces particulières et des droits se rapportant à l'utilisation des animaux en recherche.

La distinction entre d'une part, ceux qui reconnaissent les droits des animaux et s'opposent à la recherche et d'autre part, ceux qui optent pour le bien-être animal et aggréent ou cautionnent la recherche effectuée de manière humanitaire peut être utile bien qu'elle ne reflète pas exactement les positions prises par les philosophes contemporains. Parmi ces derniers qui défendent les droits des animaux certains, tel Jerrold Tannenbaum, soutiennent l'utilisation humanitaire des animaux en recherche. D'autres, comme Singer ne réclament pas des droits pour les animaux mais s'opposent fortement à leur utilisation comme sujets de recherche. Le propos de ce module n'est pas de discuter en long et en large des divers points de vue philosophiques. On suggère aux lecteurs intéressés par le sujet de consulter la liste de références proposées ci-après afin d'approfondir les divers courants philosophiques actuels. Il est à noter que Monamy (2000), Smith et Boyd (1991) et Tennenbaum (1999) font une synthèse des débats philosophiques actuels en ce qui a trait à l'éthique de la recherche avec des animaux d'expérimentation.

Responsabilité morale

En l'absence de théorie éthique universelle de l'expérimentation animale, les tenants du bien-être animal, qu'ils soient ou non scientifiques, ont esquissé un plan d'action différent en reconnaissant aux chercheurs utilisant des animaux un rôle à jouer en ce qui a trait à la responsabilité morale impliquée. D'une certaine manière, on peut considérer que ce point de vue se base sur l'approche d'Albert Schweitzer (1875-1965), ancien lauréat du prix Nobel de la paix, médecin et docteur en philosophie, selon laquelle, provoquer la douleur ou la mort lorsque cela peut être évité est mal. Cette approche représente également le point de départ d'un mouvement vers une éthique écologique, lorsque la conservation d'un plus grand ensemble est perçue comme étant également importante, parfois au détriment du singulier comme par exemple au détriment de vies animales individuelles. Dans ce contexte, l'expérimentation animale est vue comme étant un « mal nécessaire » qui se justifie en autant que ceux qui effectuent l'expérience agissent conformément à leurs obligations morales envers la société et envers les animaux sous leur responsabilité (Monamy, 2000). La Politique du CCPA sur : les principes régissant la recherche sur les animaux, reprend ces concepts d'abord énoncés par Marshall Hall et intègrent le principe des Trois R au système du CCPA.

C'est là le point de convergence de 2 000 scientifiques, vétérinaires, techniciens en soins des animaux, étudiants, représentants de la collectivité et des organisations tenantes du bien-être animal participant au système d'examen éthique et de supervision du CCPA pour le soin et l'utilisation des animaux en sciences au Canada depuis 1968.

Éthique appliquée en expérimentation animale : Préciser les niveaux du questionnement éthique

Tel qu'explicité au début de ce module, la question de l'utilisation des animaux suscite de véritables débats de société qui ont besoin d'avoir lieu au-delà du cadre offert par le CCPA à la révision éthique et à la supervision du soin et de l'utilisation des animaux en science. Pour n'en citer que quelques uns :

  • Les animaux devraient-il être utilisés en recherche?
  • En tant que société, désirons-nous envisager la xénotransplantation comme thérapeutique?
  • Les mammifères marins devraient-ils être gardés en captivité?
  • La société devrait-elle permettre la recherche avec des cellules souches impliquant la fusion d'embryons homme-animal?

Il est essentiel que les scientifiques prennent une part active à ces débats afin de veiller à ce que les informations d'ordre scientifique puissent contribuer à un débat éclairé. Par ailleurs, les scientifiques doivent également garder présent à l'esprit que ce n'est pas uniquement le savoir scientifique qui sera pris en considération, mais également d'autres facteurs sociétaux qui peuvent mener à l'interdiction d'effectuer de la recherche faisant appel à l'utilisation des animaux. Par exemple, les résultats d'une consultation publique canadienne de 18 mois sur le thème de « Devrait-on procéder à la xénotransplantation? » ont mené à la conclusion que l'on n'en savait pas suffisamment sur le plan scientifique pour pouvoir répondre à deux des principales questions, à savoir la transmission de maladies et l'équilibre à assurer entre immunosuppression et modification génétique du donneur pour prévenir le rejet de l'organe greffé, si bien que l'on ne peut poursuivre sans effectuer au préalable d'autres recherches.

Lorsque nous pouvons répondre à de telles questions, ou plutôt lorsque nous savons clairement quelle position adopte ici et maintenant la société dont nous faisons partie, alors pouvons-nous nous engager dans le processus d'élaboration de lignes directrices avec pour prémisse l'acceptation d'une norme sociétale reconnaissant que : des animaux soient utilisés en recherche, en enseignement et dans les tests; la xénotransplantation ne sera effectuée que dans le cadre d'un certain nombre de conditions établies; ou qu'il est nécessaire de garder quelques mammifères marins en captivité afin de sensibiliser le public à l'environnement marin.

Le processus d'élaboration des lignes directrices du CCPA offre un cadre de travail propice à cette réflexion, avec une volonté de faire au mieux et de prendre en considération tous les éléments d'information disponibles. Les scientifiques ont un rôle clé à jouer dans ce processus pour veiller à ce que les lignes directrices soient scientifiquement fondées.

Les comités institutionels de protection des animaux (CPA), dont le fonctionnement est décrit en détails dans le module ayant trait aux lignes directrices prennent des décisions à caractère éthique sur des protocoles individuels impliquant l'utilisation d'animaux d'expérimentation. Les CPA composés de scientifiques/enseignants, de personnel de soin animalier, de personnel non-utilisateur d'animaux et de membres de la collectivité fonctionnent comme un microcosme de la société en se référant aux lignes directrices et politiques du CCPA et à leur expertise propre, à leur expérience, leurs valeurs et au bon sens pour prendre des décisions concernant le fait de permettre ou non et dans quelles conditions les études proposées devant être effectuées avec des animaux.

Les scientifiques ont un rôle crucial à jouer pour veiller au soin et à l'utilisation responsables des animaux en expérimentation, et pour favoriser une attitude respectueuse des animaux durant leurs recherches. En plus de veiller à la conduite appropriée de leurs propres projets, le rôle des scientifiques sur les CPA est essentiel. Les scientifiques fournissent au CPA un point de vue informé sur la nécessité d'utiliser des animaux en science. Ils échangent avec les autres membres du comité, y compris avec les spécialistes du bien-être animal et les représentants de la collectivité, afin de permettre que les décisions prises tiennent comptent de la comparaison faite entre les coûts pour l'animal et les bénéfices espérés pour les êtres humains et les animaux. Les CPA essaient de réconcilier les demandes du public concernant les progrès médicaux, scientifiques et économiques avec les demandes concernant la protection de l'intégritéet du bien-être des animaux.

Le Programme d'évaluation du CCPA repose sur l'examen par les pairs et dépend de l'implication active des scientifiques dans les équipes d'évaluation du CCPA, ainsi que du partage de leur expertise et de leurs expériences avec les membres de l'institution évaluée. Les scientifiques ont également un rôle important à jouer sur le Comité d'évaluation du CCPA, un comité permanent qui révise tous les rapports d'évaluation et les rapports de suivi du CCPA, et qui prend les décisions en ce qui a trait à l'attribution d'un statut par le CCPA à chacune des institutions faisant partie du programme.

L'une des clefs de voûte du système du CCPA réside en l'implication du public dans toutes les activités du CCPA, c.-à-d. dans l'établissement de normes éthiques de par l'élaboration de lignes directrices, dans la prise de décision de nature éthique au sein de chacun des CPA institutionnels, dans la formulation d'un jugement éclairé au sein de chacune des équipes d'évaluation du CCPA ainsi que pour fournir la perspective du public au Conseil du CCPA. Cette approche intégrée est essentielle afin d'assurer que les tenants d'une perspective procédant d'un angle différent de celui des utilisateurs d'animaux participent activement à toutes les discussions et décisions ayant trait à l'utilisation et au soin des animaux en sciences, et que ceux qui procèdent à l'expérimentation agissent conformément à leurs obligations envers les animaux sous leur responsabilité et envers la société.

Références
  • Monoamy, V. 2000. Animal Experimentation: A Guide to the Issues. Cambridge University Press.
  • The Cambridge International Dictionary.
  • The Internet Encyclopedia of Philosophy.
  • A Dictionary of Philosophy, Thomas Mautner, Blackwell 1996.
  • Ryder,R.D. 1989. Animal Revolution: Changing Attitudes Towards Speciesism. Oxford: Basil Blackwell.
  • Russell, W.M.S. and Burch, R.L. 1959. The Principles of Humane Experimental Technique. London:Methuen.
  • Singer, P. 1975. Animal Liberation. New York:Avon Books.
  • Ryder, R.D. 1975. Victims of Science: the Use of Animals in Research. London: Davis-Poynter.
  • Regan, T. 1983. The Case for Animal Rights. Berkeley: University of California Press.
  • Bentham,J. 1789/1970. An introduction to the principles of morals and legislation. In Burns, J.H. et Hart, H.L.A (eds). The Collected Works of Jeremy Bentham, Vol. 2,I. London:Athlone.
  • ILAR Journal.1999. Bioethics in laboratory animal research. V40(1)
  • Smith, J.A. et Boyd, K.M. (eds.) 1991. Lives in the Balance: the Ethics of Using Animals in Biomedical Research. Oxford: Oxford University Press.